Un complément alimentaire pour personne âgée en EHPAD ne se prescrit pas par réflexe face à une perte de poids. La HAS encadre précisément l’introduction des compléments nutritionnels oraux (CNO) : ils n’interviennent qu’après échec documenté de l’enrichissement alimentaire, et uniquement si un diagnostic de dénutrition repose sur au moins un critère phénotypique combiné à un critère étiologique.
Critères diagnostiques avant toute prescription de CNO en EHPAD
La prescription de compléments alimentaires en établissement repose sur un diagnostic de dénutrition standardisé. Selon les recommandations HAS, ce diagnostic exige un critère phénotypique et un critère étiologique combinés. Côté phénotypique : perte de poids documentée, IMC inférieur à 22, ou sarcopénie avérée. Côté étiologique : réduction mesurable de la prise alimentaire, malabsorption, ou pathologie aiguë intercurrente.
Une étude transversale menée dans un EHPAD français sur 185 résidents montre que les quatre critères utiles au diagnostic (albuminémie, évolution du poids, IMC, score MNA) ne sont renseignés que dans 43 % des cas avant l’initiation des CNO. Nous observons régulièrement des prescriptions lancées sur la seule base d’une impression clinique, sans cotation MNA ni pesée récente.
Cette insuffisance diagnostique pose un problème de traçabilité et de pertinence thérapeutique. Un CNO prescrit sans diagnostic formalisé ne peut pas être réévalué correctement, faute de données de référence.
Enrichissement des repas avant compléments alimentaires : la hiérarchie oubliée

L’alimentation orale adaptée constitue la première intention selon la HAS. Enrichir les repas en protéines et en énergie (poudre de lait, fromage râpé, crème, œuf, beurre fondu) permet souvent d’atteindre les apports cibles sans recourir aux CNO.
En pratique, cette étape est fréquemment court-circuitée. Les équipes de restauration en EHPAD travaillent sous contrainte budgétaire et logistique. Enrichir chaque assiette individuellement demande une coordination entre diététicien, cuisine et soignants que tous les établissements ne peuvent pas garantir.
Nous recommandons de formaliser un protocole d’enrichissement par paliers avant toute initiation de CNO :
- Augmentation de la densité énergétique des plats servis (ajout de matières grasses, poudre de protéines de lait) pendant au minimum deux semaines avec pesée hebdomadaire
- Proposition de collations fractionnées entre les repas, adaptées aux textures tolérées par le résident
- Réévaluation de l’appétit et des apports réels (et non théoriques) par un suivi des plateaux retournés
Si malgré ces mesures la prise alimentaire reste insuffisante, le passage aux CNO se justifie sur le plan médical et réglementaire.
Écart entre prescription et administration réelle des CNO
Prescrire un complément nutritionnel oral ne garantit pas que le résident le consomme. L’étude française citée plus haut révèle des écarts significatifs entre prescription et administration effective des CNO. Un CNO prescrit deux fois par jour peut n’être pris qu’une fois, voire pas du tout, sans que le prescripteur en soit informé.
Plusieurs facteurs expliquent ce décalage. Le goût des produits reste un frein majeur : la lassitude s’installe après quelques semaines de consommation du même arôme. La texture (boisson lactée, crème, jus) joue aussi sur l’acceptabilité. Un résident qui refuse un Fresubin vanille peut accepter un CNO sous forme de jus fruité.
La rotation des saveurs et des textures améliore l’observance sur la durée. Nous constatons qu’un stock limité à deux ou trois références dans la pharmacie de l’établissement conduit mécaniquement à des refus. La température de service compte également : un CNO lacté servi tiède sera rejeté plus souvent qu’un produit frais.
Complément alimentaire personne âgée en fin de vie : quand ne plus supplémenter
La question de l’arrêt des compléments alimentaires chez une personne âgée très dépendante en EHPAD est désormais abordée explicitement dans les recommandations. Un refus répété de s’alimenter peut relever d’une phase terminale, où l’objectif bascule de la restauration nutritionnelle vers l’accompagnement palliatif.
Maintenir des CNO chez un résident en fin de vie qui les refuse expose à plusieurs risques : fausses routes, inconfort digestif, perte de la dimension de plaisir du repas. Le projet de soins doit intégrer cette réflexion avec le médecin coordonnateur, l’équipe soignante et la famille.

La décision de ne plus supplémenter n’est pas un abandon thérapeutique. Elle s’inscrit dans une démarche palliative documentée, où les soins de bouche, l’hydratation de confort et les petites quantités d’aliments plaisir prennent le relais.
Coût et prise en charge des compléments nutritionnels oraux en établissement
La question sénatoriale posée en 2019 par Jean-Luc Fichet soulignait un angle rarement traité : les compléments alimentaires ne sont pas des médicaments et sont majoritairement non remboursés. En EHPAD, leur coût est généralement intégré au budget de l’établissement ou refacturé indirectement, sans transparence systématique pour les familles.
Les CNO prescrits sur ordonnance par un médecin et inscrits à la Liste des Produits et Prestations (LPP) bénéficient d’un remboursement par l’Assurance maladie. La distinction entre « complément alimentaire » (non remboursé, vendu librement) et « complément nutritionnel oral » (dispositif médical, remboursable sur prescription) reste floue pour beaucoup de familles et même pour certains soignants.
Les prix varient sensiblement entre deux produits similaires. Un établissement qui négocie ses achats en volume obtiendra des tarifs inférieurs, mais le choix du fournisseur ne doit pas primer sur l’acceptabilité par le résident.
La supplémentation en EHPAD relève d’une démarche clinique structurée, pas d’un automatisme. Diagnostic formalisé, enrichissement alimentaire en première ligne, suivi de l’observance réelle, réévaluation régulière et réflexion éthique en fin de vie : chaque étape conditionne la pertinence de la suivante. Un CNO bien prescrit et effectivement consommé améliore le statut nutritionnel. Un CNO prescrit par défaut, mal toléré et jamais réévalué encombre le chariot sans bénéfice pour le résident.

