Le chiffre 22 s’impose depuis des décennies dans le langage quotidien des forces de l’ordre françaises. Utilisé comme code, il traverse les générations sans qu’aucune consigne officielle n’en régisse vraiment l’emploi. Sa popularité persiste malgré l’absence d’inscription dans les manuels administratifs ou les règlements hiérarchiques.
Ce code n’a jamais été validé par la hiérarchie mais circule, intact, dans les conversations informelles et les transmissions discrètes. L’origine de cette tradition, sa résistance à l’oubli et son adaptation aux évolutions du métier interrogent sur la puissance des codes non écrits dans les institutions policières.
Le chiffre 22 : d’où vient cette association avec la police ?
Dans la culture populaire française, rares sont les chiffres qui résonnent avec autant d’insistance que le fameux « 22, v’la les flics ! ». Derrière cette formule devenue culte, une fonction très précise : donner l’alerte, prévenir d’une arrivée, signaler la présence d’une autorité, que ce soit sur le trottoir, à la sortie d’un bar ou lors d’une rencontre improvisée. Ce clin d’œil verbal, né dans l’argot, a franchi les frontières du monde policier pour s’ancrer durablement dans le langage courant.
Mais pourquoi ce chiffre précisément ? Selon le Dictionnaire d’argot fin-de-siècle de Charles Virmaître, l’expression était déjà en circulation au XIXe siècle dans les faubourgs parisiens. À l’époque, elle côtoie d’autres surnoms pittoresques attribués à la police : poulet, condé, schmitt, flic, keuf, vache, bourre, cogne. Ce florilège d’argot s’est nourri de l’inventivité collective, relayé par la chanson réaliste d’Aristide Bruant et la littérature de Victor Hugo.
Pour illustrer la diversité des apports de l’argot policier, voici quelques exemples qui ont traversé les époques :
- « 22, v’la les flics ! » : alerte immédiate sur l’arrivée des autorités ou d’un supérieur
- Sobriquets argotiques : témoignages d’une créativité populaire et d’un rapport ambivalent à la force publique
Ce dynamisme linguistique révèle une capacité de l’argot policier à s’adapter, à se renouveler sans cesse et à puiser dans le quotidien des rues, la chanson ou la littérature. Le vocabulaire change, la défiance reste, et le chiffre 22 demeure, témoin de cette filiation invisible entre générations.
Des origines historiques aux usages populaires : une évolution étonnante
Dans le Paris du XIXe siècle, l’argot s’invente au rythme d’une société agitée, en pleine transformation. La police, omniprésente dans les rues, inspire une ribambelle de sobriquets : poulet, condé, schmitt, flic, keuf, vache, bourre, cogne. Chaque terme a sa petite histoire, souvent piquante, parfois moqueuse. Par exemple, le mot poulet s’impose lorsque la Préfecture de police de Paris s’installe, sous Jules Ferry, sur l’ancien marché aux volailles de l’île de la Cité. Les policiers deviennent alors les « poulets », un surnom qui survivra à toutes les réformes et même à quelques campagnes de communication maladroites.
Dans les quartiers populaires, c’est l’expression « 22, v’la les flics ! » qui sert de cri d’alerte. Elle ne se limite pas à la police : on la lance aussi pour annoncer la venue d’un chef, d’un contremaître ou de toute figure d’autorité. Charles Virmaître, déjà au XIXe siècle, la signale dans son dictionnaire d’argot, preuve d’une tradition qui s’installe et se propage hors des regards officiels, portée par la ruse et l’humour populaire.
La littérature et la chanson ne sont pas en reste. Dans Les Misérables, Victor Hugo fait parler Gavroche avec le mot « cogne ». Aristide Bruant, lui, scande « Mort aux vaches ! Mort aux Condés ! », contribuant à inscrire ces mots dans la mémoire collective. Chaque époque, chaque événement, de la Semaine sanglante à Mai 68, fait évoluer ce lexique, reliant ainsi la rue, la politique et la poésie.
Voici quelques éléments qui montrent comment ces sobriquets et expressions font écho aux tensions sociales :
- Sobriquets et expressions : symbole à la fois d’une méfiance envers l’ordre établi et d’une fascination pour la figure du policier
- Évolution du vocabulaire : l’argot s’enrichit au fil des mutations de la société, de la vie ouvrière à la littérature
Pourquoi “22” et pas un autre nombre ? Décryptage des théories les plus crédibles
Le choix du chiffre 22 n’a rien d’évident et continue d’alimenter les débats. Plusieurs pistes émergent, chacune apportant sa part de mystère à cette tradition orale.
Première piste : celle du monde de l’imprimerie. Au XIXe siècle, la taille de caractère « 22 points » est courante dans les ateliers. Les typographes, attachés à leurs propres codes, auraient utilisé ce nombre pour se prévenir discrètement de l’arrivée du chef de service. De là, le code aurait glissé des imprimeries aux bistrots, puis à la rue, devenant le signal d’alarme des faubourgs parisiens.
D’autres explications existent. Certains avancent que l’uniforme du sergent de ville était doté de 22 boutons : onze de chaque côté, un détail vestimentaire transformé en mot de passe. On retrouve aussi la référence à la longueur d’une lame ou d’un calibre d’arme, voire à un ancien numéro d’appel d’urgence, mais ces versions séduisent surtout pour leur fantaisie. Les amateurs de symboles, eux, voient dans le double chiffre 22 une dimension secrète, propice aux jeux de langage.
Pour résumer les théories les plus évoquées :
- Imprimerie : le 22 comme code d’alerte utilisé par les typographes
- Uniforme : rappel du nombre de boutons sur la tunique des policiers parisiens
- Armes et outils : allusion à certains calibres ou longueurs d’objets, version moins confirmée
L’expression s’est imposée pour sa brièveté autant que pour sa musicalité. Elle permet de donner l’alerte sans s’exposer, de détourner l’attention, de jouer avec la vigilance de l’autorité. Le chiffre 22, au fil du temps, est devenu un mot de passe collectif, un clin d’œil partagé, entre prudence, ironie et esprit de résistance.
Ce que révèle l’expression “22” sur la relation entre policiers et société
Adoptée par toutes les générations, l’expression « 22, v’la les flics ! » est devenue bien plus qu’un simple signal d’alerte. Elle incarne une prise de distance, parfois une tension, entre ceux qui représentent l’ordre et ceux qui le subissent ou l’observent. Au fil des décennies, ce code collectif a traversé les classes sociales, s’est faufilé dans la littérature, la chanson, et même le cinéma.
Un chiffre, un mot lancé au détour d’une conversation, et tout un imaginaire se réveille : la figure du policier, tantôt gardien, tantôt adversaire. Les poètes et écrivains ne s’y trompent pas : Victor Hugo, Paul Éluard, Aristide Bruant ont tous forgé des images où la police occupe une place ambivalente, entre fascination et rejet, crainte et humour. Le foisonnement des sobriquets, poulet, condé, schmitt, keuf, traduit cette relation mouvante, faite de défi, de moquerie, souvent de résistance.
Pour mieux comprendre la portée de cette expression, voici ce qu’elle révèle sur le lien entre police et société :
- Défiance : l’expression signale l’irruption de l’autorité, mais aussi l’envie d’y échapper ou de la narguer
- Transmission : elle circule de main en main, des ouvriers aux lycéens, des ateliers aux cafés, des poètes aux rappeurs
- Imaginaire collectif : le policier devient personnage, motif, sujet de chanson ou de roman, reflet d’une société en mouvement
Le code « 22 » n’est pas qu’un chiffre ; il incarne la vivacité d’une langue, la mémoire d’une défiance, et la capacité à détourner l’autorité par le verbe. Un mot, un signal, et c’est tout un pan de la vie française qui ressurgit, entre humour, prudence et, parfois, révolte.


